Après plus de 5 ans sans y toucher, je rebranche ma guitare. Comment ai-je pu oublier… Clic. Ça craque un peu. Les potards sont un peu oxydés. Mais je retrouve avec plaisir le bruissement agréable du jus qui grésille dans les lampes. Je suis tout seul face au Marshall que j’ai bringbalé pendant plus de 10 ans. La garniture noire porte les stigmates et les plaies de cette utilisation plus qu’intense. Quelques stickers ternis, collés sur la tête, me rappellent le nom des groupes tous tombés au front de ma mémoire : Tongz, Karma to burn, Happy anger, Bushmen, Skippies… Tantrum, non celui-ci je ne l’ai pas oublié. Drôles de sensations. Les souvenirs se bousculent au portillon. Scraccchhh. Je plug le jack. La dorure des micros de ma guitare est toute piquée. Les cordes sont carrément rouillées. Une petite scéance d’accordage s’impose. Sur le manche, je ne sais plus par où commencer. J’ai l’impression de tout recommencer. Mes doigts ont tout oublié. Plus aucune dextérité. Je suis vierge. Je tatonne timidement les frets. Je lâche enfin un mi plus appuyé. Le son remplit la pièce et fait trembler le parquet. Les fréquences graves me bombardent le plexus. J’enchaîne machinalement quelques accords. Ça passe de mieux en mieux. Comment ai-je pu laisser au placard ma guitare pendant plus de 5 ans ? C’est certain, je me suis un peu perdu en route… L’ampli s’éveille de son sommeil, chauffe et diffuse une odeur familière. On dit que la mémoire olfactive est la plus forte. Je le crois allègrement tant elle a un effet puissant sur moi. La distorsion prend du grain, de la chaleur. Je retrouve des sensations. En même temps, je me sens vierge de toute influence, de tout interdit. Les limites de genre que je me fixais il y a quelques années ont totalement disparues. Je me sens décomplexé. C’est un doux sentiment de liberté et de fraîcheur qui m’envahit. J’en ai même oublié l’endroit où je me trouve. Magie de l’instant, instant en suspend. J’imagine que c’est une sensation comparable à celle que peut éprouver un alcoolique qui, après avoir décroché depuis longtemps, redécouvre la sensation de l’éthanol qui envahit de nouveau tout son corps. Un verre et tout est irrémédiablement reparti. Ici, un accord en appelle un autre. Et encore un autre et encore un autre. Je joue jusqu'à plus soif, comme pour satisfaire un manque. Le manque inconscient de la musique. Une envie débordante me submerge. Une envie difficile à maîtriser. J’ai soif de création, de sons inédits. Les idées arrivent en vrac. Et pour la première fois depuis des années, j’entends clairement des mélodies dans ma tête. Mes doigts engourdis ne me permettent pas toujours de les concrétiser. Et les idées meurent aussi vite qu’elles sont nées. Dommage… mais, il y en aura tellement d’autres. L’important, c’est de pouvoir en saisir quelques-unes au vol, de les jouer et de mettre tout son être dans l’enchaînement de ces quelques accords. Pour faire de ces notes qui appartiennent à tout le monde, un son qui n’appartient qu’à soi. C’est sûr, je n’ai pas fait que de rebrancher mon ampli ce soir-là, j’ai aussi réactivé un bouton impalpable qui m’ouvre une nouvelle page blanche. Une page qui ne demande qu’a être remplie. Depuis quelques mois, je rallume mon ampli tous les jours.
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